Pensées

J’envisage de reprendre la clope

Sur les applications d’aide à l’arrêt du tabac, on nous propose un certain nombre de raisons justifiant l’écrasement fatal de son dernier mégot et, censées écraser de leurs bienfaits à plate couture le plaisir de cette belle capricieuse de cigarette. Diminution des risques de maladies mortelles, amélioration des performances sportives et retrouvailles avec des sens si longtemps estropiés : en voilà pour tous les goûts. Ces petits bijoux de technologies (on a fait mieux certes mais je vous parle de métaphore ici) permettent de garder le compte sur les jours qui défilent sans cigarettes – comme si un fumeur, se rongeant un ongle par heure, n’avait pas un calendrier se rafraîchissant automatiquement toutes les 8 minutes dans le crâne – et proposent des jeux pour calmer l’envie de fumer; voyez-vous, je m’étais mise à fumer pour soigner mon addiction à Candy Crush. Mais nous ne sommes pas là pour refaire l’architecture de ces applications qui remplissent un rôle bienvenu dans la longue route vers la sobriété heureuse. J’en suis à 10 mois, 3 jours et 5h30 sans cigarettes.

J’en suis à 10 mois et je gambade à nouveau sans que le rouge me monte aux joues en l’espace de deux foulées. J’en suis à 10 mois et je suis moins à découvert. J’en suis à 10 mois mais cet été on a dépassé plus tôt que prévu la réserve de ressources que la terre met à notre disposition. J’en suis à 10 mois mais la mer de glace, si belle, si bleue, si pure, fond. J’en suis à 10 mois sans cigarettes mais les scientifiques sont de plus en plus alarmistes. J’en suis à 10 mois mais l’illusion d’un avenir en pleine santé, long et vigoureux s’amincit pour laisser place à une angoisse affamée, vicieuse et dictatrice qui grignote, en se léchant grassement les babines, tous ceux de ma génération à qui on vole le pire : leur essence d’espèce.

Alors, on connaît la chanson : chaque génération a l’impression de vivre une révolution sans précédent et d’être une charnière dans le cour de l’humanité, qui sera plébiscitée par les livres d’histoire du monde entier. Il n’empêche que l’on est face à des enjeux encore jamais rencontrés par les hommes. L’histoire se répète, on peut habituellement piocher dans les vieux grimoires, adapter la recette: vous nous ajouterez bien un peu de social par ci, deux jours de congés par là et les moutons seront bien gardés ; mais qu’est-ce qu’on fait là ? On continue d’attendre, de s’accrocher toutes griffes dehors au vieil édredon tout effiloché du vieux monde ? Elle était jolie la broderie de cette croissance qui semblait s’envoler loin sans regarder derrière elle, elle nous a fait faire de doux rêves et a gardé nos nuits enfantines bien calmes. Mais l’enfance est un lointain souvenir, Mamie n’est plus et nous n’avons pas le temps pour une crise d’adolescence : on ne sera pas les premiers à devenir adultes trop tôt, on verra les dommages psychologiques plus tard, il faut agir.  

Pour la première fois, la crise n’est pas née dans une institution humaine, elle est plus profonde et pugnace que cela. La planète ne va pas mal, elle s’en remettra, elle s’adaptera ; vie ou pas vie, tant qu’elle peut continuer sa ronde infernale entre lune et soleil, elle est bien contente. Les déboires écologiques auxquels nous faisons face nous questionne dans notre chair d’espèce. L’humanité qu’est-ce que cela signifie ?

Est-ce un projet de développement commun ? On s’accordera sur le fait que nous ne sommes pas arrivés là pour affronter constamment l’hostilité et la rudesse si l’on peut l’éviter. Pourtant une partie des Hommes affrontent quotidiennement hostilité et rudesse.

Est-ce l’instinct de se rassembler et se reproduire pour être sûrs que l’espèce survivra ? Pourtant, les plus grandes menaces sont intra humaines, avant de changer les pièces, peut-être pourrions-nous conserver celles que l’on a déjà. Oh ! Nous voilà déjà à discuter d’une des grandes bases du développement durable.

Est-ce une capacité innée à comprendre les signes émis par nos paires et à agir en conséquence ? Pourtant pour des raisons dogmatiques, économique, politiques et plus encore, on frappe, on tue, on lapide, on maltraite et on torture : tous ceux là qui ont été victimes de ces maux étaient-ils des humains dépourvus de spasmes faciaux ou vocaux si utiles à l’interchangeabilité de nos places ?  

Serait-ce alors des petites bulles accolées ? Au creux de chacune: une humanité pure, loyale et magnifique s’exprimerait-elle doucement ? Et toutes ces petites bulles, comme au-dessus d’un bain bien mérité flottent, se touchent sans jamais ne faire qu’une et parfois s’entrechoquent jusqu’à éclater. Phénomène connu pour l’observateur novice : en s’élevant, chaque bulle augmente ses chances d’exploser et, immanquablement atteint ce stade. Une et multiple, voici le destin que nos humanités semblent, d’une même voix, emprunter.

Penser en tant qu’espèce et tant pis pour les vieux croûtons de l’étagère poussiéreuse du haut se martèle-t-on. Penser en tant qu’espèce et se concentrer sur l’essentiel, si basiques mais il n’y a que les costumes cravates enfoncés dans de vieux Pompadour qui méprise la simplicité : de l’air, de l’eau, de quoi se rassasier et de l’amour. Penser en tant qu’espèces et réfléchir à nos moyens d’action ; on l’avait dit dans cet article : nous sommes la base invisible, très nombreuse mais sans qui personne ne brille. Si nous décidons de changer un paramètre l’arbre pourri du consumérisme affolé s’effondre. Penser en tant qu’espèce et décider pour de vrai, ne plus se contenter d’au mieux un petit bout de papier une fois tous les cinq ans, d’au pire, rien. Décider qu’on s’en fiche de se battre pour faciliter la vie des dessinateurs cartographiques, qu’on veut des coquelicots dans nos champs et des chants d’oiseaux au réveil, que si l’on ne comprend que moyennement le fonctionnement des marchés financiers c’est simplement parce que le bingo, on préfère y jouer à la salle polyvalente, pas avec nos propriétés immobilières, que l’on s’en tape enfin le coquillard de la compétition et que l’on souhaite à chacun tout le bonheur du monde.

Individuellement, j’en suis certaine, ces souhaits sont réels. A nous de les globaliser et pour une fois, la mondialisation ne sera pas synonyme de pollution, accroissement de la pauvreté et délocalisations multiples.

 

 

 

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