Culture

Marivaux répond aux antiféministes

Il y a quelques jours, je sirotais un thé en terrasse avec un ami et je le serinais de l’importance d’être féministe, du caractère non vain que ce combat doit prendre et de l’étape charnière à laquelle il est, selon moi, arrivé – étape charnière matérialisée par les fractures se creusant à son sujet et les entités distinctes qu’il nourrie: ceux qui pensent que le plus gros, soit la face visible des revendications a été atteint et ceux qui croient qu’il reste encore un travail méticuleux, acharné et plus difficile encore à accomplir. Travail délicat et abrasif, il s’agit dorénavant de déconstruire des comportements endémiques dans nos sociétés contemporaines et si ancrés dans les consciences, que s’étant mués en évidences ne se prêtent pas à interrogation. Le travail actuel réside donc dans l’inventaire des inégalités subsistantes et dans leur dénonciation. Nous y reviendrons plus tard, ici n’est pas notre propos.

Revenons à mon ami. Tolérant et humaniste, il se considère comme respectueux des femmes et donc désireux de les voir s’épanouir et conquérir un bien être durable. Il reste cependant incapable de s’affirmer et s’envisager comme féministe; d’une part pour des raisons étymologiques – le terme s’apparente comme étant construit par des femmes, pour des femmes, à la vocation d’une action linguistique au cœur exclusif d’environnements féminins – d’autre part car il en a peur. La féministe selon lui ne se contentera pas de l’égalité et de l’équité; gloutonne et avide de revanche, elle avancera par grignotages incisifs  sur le terrain de lutte et finira par s’alourdir socialement jusqu’à faire pencher la balance de son côté.

Où place-t-on la limite, m’assène-t-il ? Nous n’avons aucune jauge, aucun indicateur nous affirmant que là ça y est, on y est, il n’y a plus rien à réclamer – si ce n’est les dires de la concernée. Pire, pourquoi ne déciderait-elle pas de se venger de siècles de patriarcat subi par ses parentes et desquels découle sa situation ?

Démunie d’abord d’arguments pour le corriger, tant l’assommoir de mon hébétude était grand, je pensais alors à un livre qui m’avait beaucoup marqué et qui je pense peut se rendre utile à la confrontation des sceptiques avançant la thèse de la vengeance:

« L’île des esclaves » par Marivaux.

Rapidement, cette petite pièce (ou fable philosophique) relate l’échange rocambolesque auquel sont soumis deux couples asymétriques, chacun composé d’un esclave et d’un maître: chaque parti est contraint durant son séjour sur l’île d’endosser le rôle de son opposé. Un échange conditionnel qui conté avec un cynisme savoureux distille subtilement une véritable leçon d’humanité.  (La pièce se lit en 1 heure à peine et est divine, foncez !)

Si l’on en croit cette pièce, l’opprimé détient justement grâce à son asservissement une sagesse lui permettant de ne souhaiter à personne sa privation de liberté, d’indépendance ou son humiliation quotidienne, ou toute autre brimade convergeant vers une inégalité entre deux individus. Une fois en position de force, il est en mesure d’analyser les affects et les leviers qui ont auparavant poussé ses bourreaux à se comporter en tant que tel. Cette analyse lui offre une vision complète de cette dualité disharmonique et lui est salvatrice. Comprenant que lorsqu’il était esclave le problème ne venait ni de lui ni de son maître mais des conditionnements et schémas imposés et ingérés par chacun, il n’a aucune raison de vouloir les reproduire sur autrui tant il en connait la portée destructrice. Sans doute préféra-t-il profiter de sa domination nouvelle pour écraser le système obsolète et en développer un plus juste et sain.

V.

 

 

2 commentaires

  • Raphaël

    En tant qu’homme, il y a en effet tellement d’injustices et d’inégalités du quotidien dont on ne se rend compte qu’après avoir fait l’effort de changer de point de vue…
    Mais si les hommes ont peur de voir les rôles s’inverser et dépasser « l’équité parfaite », c’est sûrement parce qu’ils en ont conscience d’une certaine manière et paniquent à l’idée de se retrouver à la même place, non ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *