Inspirations

Une auteure étonnante

J’ai découvert Virginie Despentes tardivement. Pour autant, j’ai littéralement dévoré une bonne partie de son oeuvre en très peu de temps. Une boulimie littéraire qui ne s’était plus emparée de moi depuis bien longtemps.

Je pourrais vous vanter son style familier, son langage vulgaire anobli, sa capacité à endosser des univers et personnalités multiples: une schizophrénie lexicale savoureuse, ou encore son analyse fine et quasi anarchiste du monde. Sans jamais tomber dans un rejet social amer et ennuyant pour le lecteur, Virginie Despentes s’interroge et nous interroge à grand renfort de ressources théoriques – et pourtant jamais on ne la fera passer pour un de ces intellectuels déconnectés – le réel ça la connaît. Mme Despentes prend le contre-pied de bon nombre de nos normes tout en parvenant à toujours représenter, magnifier et valoriser chaque parcelle des corps se pressant sur la scène sociale. Sociologue la dame ? Justement non, car trop concernée, trop engagée, trop en colère. Une nouvelle sorte de syndicalisme social (si l’on puit s’exprimer ainsi) émergerait-il dans son sillage ? Non plus.

Virginie Despentes, c’est plutôt la matérialisation, en une oeuvre polymorphe et aux multiples registres, des personnalités, tensions, valeurs et motivations transperçant la société. Nous imaginons, visualisons la vie des autres sans renfort de moyens d’écoute, n’en déplaise au KGB, par la seule force de nos expériences et de nos analyses des indices transmis par les autres et, bien que ces représentations diffèrent légèrement selon nos places originelles, elles transportent certains codes immuables et appréhendés de tous. Alors, Virginie Despentes, c’est Vernon Subutex, c’est nous, c’est un mélange savoureux de tous qui est exprimable en une unité fantasmagorique inédite.

Cet article a pour vocation de se pencher plus précisément  sur la vie antérieure de l’auteure, alors qu’elle n’était pas encore la fière représentante des pentes de la croix rousse. Virginie, sans les pentes, fougueuse, punkette, teufeuse, allumeuse au téléphone puis prostituée. Virginie à la vie miséreuse, rocambolesque, parallèle sans jamais être totalement marginalisée. Virginie à qui s’est accolé aujourd’hui un nom connu de tous, qui a bâti son existence sur un talent et dont on ne parle plus du nom d’origine; comme si l’écriture l’avait rendu visible, comme si avant de faire danser les mots, elle n’existait pas vraiment. Pourtant, sa vie d’avant fait coulé beaucoup d’encre et fait fantasmer les cols blancs avides d’histoires sombres, mystérieuses et miséreuses. La misère, état ravissant ceux qui n’y ont jamais goûté et qui l’imagine à tord comme un gage de liberté et de courage; eux se sont vendus pour le confort, qu’on leur laisse au moins le droit d’évasion à travers les récits calamiteux d’autres. Récits qui, pour avoir le droit d’exister, se doivent d’être teintés de rock, de drogues, de sexe peu conventionnel et flirter avec l’illégalité car, tout le monde s’en fiche de la misère financière crasse et qui se prête mal à la romance. On aurait pas idée que de baser toute une carrière sur une enfance dans un HLM miteux où il ne se passe rien. La misère que l’on aime c’est celle qui n’est jamais subie, car ce qui dégoûte les gens, c’est la soumission exprimée par la pauvreté. Pourtant, tous sont soumis, mais eux, ont le mérite d’avoir choisi le bon bourreau.

Virginie Despentes nous raconte donc une histoire, la sienne, exprimant notamment l’importance de valoriser les travailleurs du sexe en affirmant que cela peut être un choix éclairé – ça dépote dans les chaumières: alors, on disposerait pleinement de son corps jusqu’à s’en servir d’instrument financier ? Œillères quand vous nous tenez ! Le corps est éminemment commercial et placé au cœur du monde marchand. Il était même la base de la société post révolution industrielle ou société du muscle. Qu’il soit habillé d’un bleu de travail ou de dentelles lassées ne change pas grand chose. Notre auteure milite donc pour les pauvres, les paumés et les laissés pour compte. Mais ce que l’on retient, c’est uniquement le style qu’elle est parvenue à conférer à sa misère, lui donnant panache et emphase. Style automatiquement validé par sa réussite, légitiment son ancien recourt à la prostitution et, à lui de légitimer son oeuvre, en tant que terreau idéal. De l’idée générale qu’il faudrait souffrir pour réussir ou tout du moins produire un art digne d’intérêt. A-t-on idée de s’extasier devant une mère au foyer bien intégrée qui écrit pour loisir créatif ? La souffrance, en réponse à une uniformisation des personnalités et à une blessure narcissique déchirante aggravée par la modernité et les fenêtres beaucoup trop grandes qu’elle nous offre, devient un refuge souhaité car prometteur d’une future reconnaissance.

Celui qui créé après avoir souffert est bien plus méritant que l’autre con qui a même pas pris la peine de perdre sa mère jeune, car la création en elle même n’est plus considérée comme difficile tant elle est devenue une norme; il faut au moins que le processus créatif se fasse dans un champ de mines pour que les autres le reconnaissent en tant que tel. Alors laissons nous le droit d’inventer et d’imaginer, quelque soit notre situation. N’exigeons pas de connaître l’auteur pour valider ou non son oeuvre, mais laissons nous emporter par elle, nous n’avons pas besoin de plus.

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