Inspirations

Une tigresse Bretonne

Je me souviens d’une scène, datant du monde avant confinement, qui m’avait interpellée et interrogée profondément sur mon identité et sur l’impact des normes genrées sur mes choix, et ce, bien que je m’efforce depuis de nombreuses années de déconstruire mes comportements  avec le plus de minutie possible.

Cette histoire prend place dans la douceur d’une soirée annonciatrice d’un printemps tout proche. Avec deux amis, nous étions sortis boire un verre. Tout se passait bien. L’un deux décida soudain que la soirée n’était pas suffisamment légendaire et qu’il fallait vite y remédier et en changer le cours. Il proposa, pour ce faire, que nous nous mesurions à la vertigineuse stature d’un bâtiment de la ville en escaladant son échafaudage escarpé pour, finalement, pouvoir profiter de la vue imprenable qu’il avait immanquablement à offrir. M’étant forgée méticuleusement une image personnelle intrépide et aventureuse, quelle ne fut pas ma surprise que de laisser ma bouche s’ouvrir et leur formuler mon refus de participer. Mon cerveau, écrasé par l’étau d’une tempête d’angoisses insoupçonnées, laissait les structures lentement érigées pour former cette image d’aventurière, tomber les unes après les autres. Aucune résistance ne fut tentée pour forcer mes pieds à se retourner et à affronter mon destin: grimper ce foutu monstre de tôle et d’acier. Trop tard, les silhouettes de mes amis étaient déjà bien loin derrière et je n’avais comme lot de consolation plus que le goût amère de l’inachèvement, de la frousse dégoûtante qui prend le dessus un instant pour ne laisser derrière elle qu’un sentiment vermoulu de honte et de déception.

La route du retour fut ainsi rythmée par un grand nombre de pensées et questions qui tournaient dans ma tête, toute ébranlée de cette expérience avortée de mon propre chef. J’énumérais les causes possibles de ce raté mais aucune ne semblait convenir. Le vertige était un frein que j’avais franchi depuis bien longtemps. Mes amis, ne jugeant dans ce contexte qu’en termes de compétences sportives ne m’ont pas renvoyé de préjugés sexistes qui voudraient qu’en tant que femme j’étais moins capable qu’eux de transgresser et d’oser surpasser mes peurs. C’était donc autre chose, quelque chose de plus profond qui avait court-circuité ma volonté d’être intrépide. C’est auprès d’un groupe d’échange féministe établi sur Facebook (https://www.facebook.com/groups/1573948776182799/) que j’ai pu trouver des réponses expliquant ma fuite incontrôlée. Mon message sur ce groupe a, en premier lieu, permis de mettre en lumière que nous étions nombreuses à avoir le sentiment de manquer parfois de manière incontrôlable de courage et, dans un second lieu, d’expliquer cet état de fait par des raisons neurologiques. Les neurobiologistes s’accordent depuis de nombreuses années sur le fait qu’il est impossible de distinguer un cerveau masculin d’un cerveau féminin. Ils confirment ainsi que le genre est un concept résultant de l’acquisition d’un certain nombre de constructions sociales et non d’une évidence dictée par le sexe biologique. Nos identités ne sont donc pas décidées génétiquement mais construites par nos influences culturelles, nos interactions sociales et les modèles auxquels on s’identifie. Cette construction lente et sinueuse est en fait permise par la plasticité de notre cerveau. Plasticité qui expliquerait dans mon cas que je sois plus frileuse dans une situation à risque que mes compères masculins car non abreuvée comme eux d’un imaginaire chevaleresque plaçant en son sacro saint la vertu du courage. Plasticité qui, heureusement, reste vraie tout au long de notre vie et qui permettrait d’inverser nos peurs en entament des processus d’auto persuasion par exemple: notre cerveau est un réceptacle vivant et évoluant au fil de nos expériences. Nos identités ne sont donc ni définie par notre sexe biologique, ni immuable; elles évoluent selon nos environnements.

Mes lacunes en terme de transgression sont ainsi le résultat des imaginaires féminins m’ayant influencée enfant et ayant cruellement manqué de figures intrépides et tempétueuses. Qu’à cela ne tienne, puisque mon cerveau est plastique, il s’agit maintenant de rechercher des modèles identitaires féminins présentant des qualités habituellement attribuées aux hommes et d’ainsi lui offrir de quoi se mettre sous la dent pour encore évoluer. Et elles sont nombreuses, à ne pas s’être contentées des espaces d’expression qui leur étaient réservées et avoir renversé des codes moraux trop écrasants.

Voici donc le récit d’une femme corsaire, puissante comme on en fait peu, vindicative et déterminée, histoire de changer des modèles féminins doux et sucrés – qui restent très inspirants, que l’on s’entende, mais monopolisent depuis longtemps nos récits. Faisons place à Jeanne de Belleville, la tigresse Bretonne. 

Elle serait née en 1300 à Belleville-sur-vie, en Vendée et se maria avec Olivier IV de Clisson, en seconde noce. De cette union, 5 enfants naîtront. 

En avril 1341, la guerre de succession éclate en Bretagne, après que Jean III, duc de Bretagne soit mort sans héritier. Deux clans se disputent le trône : celui de Jean de Montfort et celui de Charles de Blois, neveu du roi défunt. Le roi de France Philippe VI se range du côté de Charles de Blois mais les Bretons défendent Jean de Montfort. Cette rivalité devient le théâtre d’affrontement entre le roi de France Philippe VI et le roi Edouard III d’Angleterre. 

A la fin de l’année 1341, Jean de Montfort s’auto proclame duc de Bretagne grâce au soutien de nombreux seigneurs Bretons dont Amaury de Clisson, frère d’Olivier de Clisson, époux de Jeanne de Belleville (promis, elle deviendra bien vite l’héroïne de notre récit). Amaury est finalement fait prisonnier à Nantes en 1343 par le roi de France, ce qui oblige Olivier de Clisson à réitérer son allégeance à Charles de Blois et par extension au roi de France. Peu après les Anglais débarquent à Vannes et s’affrontent contre les Français, un épisode source d’une obsession nourrie par le roi de France: Olivier de Clisson l’aurait à nouveau trahi pour aider les anglais. En janvier 1343, le pape Clément VI initie la signature de la trêve de Malestroit censée mettre un terme à cette querelle, mais des tensions persistent. 

C’est lors du mariage de son fils que le roi atteint le paroxysme de sa rancune envers le mari de Jeanne de Belleville, en le faisant arrêter sans aucun regard pour les festivités auxquelles tous s’adonnaient. Le seigneur de Clisson est condamné à mort sans jugement et, pour passer à d’autres l’envie de suivre sa destinée, sa tête sera exhibée à Nantes au dessus de la porte Sauve-Tout, lieu emblématique où la rébellion des Montforts venait d’être réprimée. 

Entrons maintenant dans le vif de notre sujet. Ne poussons pas plus loin le supplice de l’impatience: parlons de Jeanne !

Femme, jusqu’alors, sage et pieuse, intolérante à l’injustice et humiliée, elle laissa monter en elle un désir de vengeance terrible qu’elle ne manquerait de faire s’abattre sur ceux l’ayant faite veuve. 

Son désir fut assouvi quelques jours après le supplice de son mari par un stratagème sanglant, monté de toute pièce par ses soins, révélant par la même occasion ses talents d’actrice. Feignant de rentrer d’une partie de chasse éreintante, elle quémanda l’hospitalité à Galois de la Heuse, fidèle de Charles de Blois et seigneur du château Thébaud. A peine l’eut-t-il accueilli qu’il s’écroula : elle venait de lui faire expérimenter les qualités professionnelles de son rémouleur ayant fait de son poignard une arme ne souffrant aucune pitié pour ceux qui s’y frottaient. Charismatique, elle était parvenue à réunir d’anciens vassaux de son mari et avait plaidé auprès d’eux la cause de ce dernier pour justifier sa vengeance. Convaincus, ils tuent, à ses côtés, aveuglément et sans distinction tous les membres du château de Galois de Heuse. 

Discrète, elle avait déjà décampé quand Charles de Blois, arriva au château, ne trouvant sur place qu’un spectacle macabre, abandonné par toute âme qui vive. Impertinente, elle n’honore pas l’invitation d’un roi de France paternaliste, décidé à lui faire entendre raison. Futée, elle a vendit tout son patrimoine et s’acheta un bateau, basculant de la sorte dans le grand camp des fugitifs. Ici, une fugitive en jupons, affublée de 5 marmots. 

Elle se rend en Angleterre pour réclamer le soutien de Grégoire III qui lui offre volontiers. A la fin de l’année 1343, elle est bannie du royaume de France. La vengeance semblant être un plat appétissant, elle ne s’arrête pas là. Grâce à ses économies, elle fait armer trois navires et écume les mers pendant plusieurs mois, tirant systématiquement sur les bateaux Français. Elle pose parfois pied à terre en Normandie pour piller quelques châteaux avant de s’évaporer à nouveau dans la brume marine. Elle impressionne par sa beauté, son courage, sa férocité et sa capacité à mener sa vengeance ses enfants sous le bras. Loin de se borner à la seule remise en cause du prestige et de l’autorité royale, son entreprise affaiblit grandement le commerce extérieur français. 

Le roi de France, excédé par ce corsaire inhabituel, finit par envoyer à ses trousses la flotte royale. Découle de cette décision des batailles navales d’une violence infernale. Un navire français finit par parvenir à aborder le bateau de Jeanne, nommé ma vengeance, et décime son équipage. Déterminée à ne pas se rendre, elle tente l’impossible en mettant à flot une chaloupe. Le chaos lui est profitable et Jeanne, accompagnée de ses enfants parvient à s’enfuir sans encombre. La chaloupe dérive encore et encore sur des eaux sombres, agitées et glacées. L’un des fils de Jeanne décède de cette croisière inconfortable. Ils arrivent finalement en Bretagne et par chance, au port de Morlaix, ville rangée au même bord politique que Jeanne. Les rescapés sont très vite pris en charge. Cet épisode semble marqué un tournant vers des jours apaisés pour notre héroïne qui, finalement parviendra, sans reprendre ni la mer, ni les armes à couler des jours paisibles, jusqu’à sa mort en 1359. 

Pour la petite histoire, l’un de ses fils participera avec le duc Jean IV à l’instauration de l’ordre de l’Hermine, un ordre chevalier dans lequel hommes et femmes pouvaient s’engager – ou la puissance de l’héritage familial. 

Ce récit n’est bien entendu pas une caution pour prendre les armes et s’en aller, le cœur léger, arracher sauvagement celui des autres. Il semble en revanche important de faire circuler des histoires de femmes puissantes, courageuses et parfois violentes. Il semble important de diversifier les modèles et de se détacher des attributs habituellement attachés aux femmes et les cantonnant à des rôles d’intérieur. Il semble important aussi de proposer des histoires dans lesquelles les figures masculines ne sont pas obligées de répondre à une quête chevaleresque. Il semble important de multiplier les représentations, de présenter toutes les facettes possibles de nos identités. Là, réside des possibilités infinies et un pas de plus vers la liberté identitaire. 

Pour en savoir plus sur la plasticité cérébrale, je vous conseille de lire les travaux de Catherine Vidal en la matière.  Pour comprendre plus en détail les effets de l’environnement et de l’éducation sur les comportements à long terme, une étude s’est penché sur le sujet: https://www.europe1.fr/societe/education-parents-severes-echec-scolaire-et-mauvais-salaire-2784844

 

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